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Éternelle Marilyn 50 ans après

Je partage ici un merveilleux texte d’Éric Neuhoff écrit pour LE FIGARO.

Et Dieu créa… Marilyn

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Par Eric Neuhoff Publié le 27/07/2012 à 15:42 Réactions (3)

Maîtrisant l'art de la pose comme personne, celle qui débuta comme mannequin aime se prêter au jeu des séances.
Maîtrisant l’art de la pose comme personne, celle qui débuta comme mannequin aime se prêter au jeu des séances. Crédits photo : Earl Theisen/Getty Images

De son enfance à la Dickens jusqu’à sa mort inexpliquée, la vie de Marilyn est un roman que le monde entier ne se lasse pas de feuilleter. Portrait d’une fille tourmentée, d’une beauté fatale, d’une actrice appliquée… Bref, d’une femme aux cent visages.

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S’ils n’expliquent pas tout, ces chiffres magiques sont pour beaucoup dans le prestige de la star. Ses mensurations auraient pu être gravées sur sa tombe. Au lieu de quoi, on lit simplement: Marilyn Monroe 1926-1962. Cela a le mérite de la sobriété. Cinquante ans après sa mort, cette «enfant radieuse», selon l’expression de Truman Capote, continue à fasciner, intriguer. Des piscines d’encre ont été vidées à cause d’elle. Les rumeurs les plus folles continuent à courir à son sujet. Ce bel animal ne s’est jamais laissé enfermer dans une cage. On n’a toujours pas réussi à l’empailler. Apparemment, ça n’est pas demain la veille.

«Ca me va d'être perçue comme sexuelle» disait-elle.
«Ca me va d’être perçue comme sexuelle» disait-elle. Crédits photo : Earl Theisen/Getty Images

Au départ, il y a une enfant de la dépression, dans les deux sens du terme. La mère de Norma Jean Baker considère les hôpitaux psychiatriques comme ses résidences secondaires. Sa grand-mère a fini en camisole. Son père s’est volatilisé après sa naissance, mais il était, dit-on, le sosie de Clark Gable. La gamine grandit entre foyers et familles d’accueil. Par la fenêtre de son orphelinat, elle aperçoit les lettres majuscules HOLLYWOOD sur la colline d’en face. Plus tard, elle fera de son enfance un récit à la Dickens. Elle en rajoutait peut-être un peu. La légende nécessite des accommodements. C’est une fille qui sait ce qu’elle veut. Elle connaît le prix à payer. Elle se marie très tôt avec n’importe qui, se teint les cheveux – Marilyn, oui, était brune! -, divorce, fait le mannequin. Le fameux calendrier pour lequel elle pose nue lui a rapporté 50 dollars. Elle trouve un nouveau nom, traîne sa blondeur platine dans les salons qu’il faut, accompagne des messieurs introduits. Les petits rôles arrivent. Ils ne vont pas tarder à s’étoffer. Marilyn Monroe est née deux fois. C’était le seul moyen de ne jamais mourir.

A part Garbo, il n’est pas interdit d’avancer qu’elle bat toutes ses rivales à plates coutures. À l’écran, sa sensualité (euphémisme) saute au visage. Ses partenaires masculins ont les yeux qui leur sortent de la tête. Les autres, tous les autres, elle n’en fait qu’une bouchée. Les hommes, elle sait s’en servir. Elle aura des liaisons avec des agents, des maîtres-nageurs, des journalistes, des photographes, des professeurs de chant, des scénaristes mexicains, des présidents. Ses draps auront vu Marlon Brando, Frank Sinatra, Yves Montand. Elle aura épousé deux icônes de la civilisation américaine: un sportif et un écrivain. Sammy Davis Jr. aura ce mot: «Elle hante les hommes qui l’ont connue, comme une araignée qui revient sans cesse sur votre plafond.» Voilà pour la façade.

Le malheur, l’incertitude étaient rarement loin. Avortements à répétition, fausses couches à la pelle, tentatives de suicide impossibles à répertorier: elle a peur de devenir folle, d’oublier son texte, de rater sa vie. Ses carnets publiés récemment ont révélé une femme sensible, écorchée vive, intelligente. On découvre le sismographe d’un désastre intime. En quelques pages, adieu à la ravissante idiote. Arthur Miller avait raison: «Elle était un poète au coin de la rue essayant de réciter ses vers à une foule qui lui arrachait ses vêtements.»

Au début des années 1950.
Au début des années 1950. Crédits photo : Earl Theisen/Getty Images

À l’image, on ne remarque qu’elle. Dans Quand la ville dort, elle est la maîtresse d’un avocat marron. Dans Eve, elle est une actrice sans talent qui ne lâche pas le bras de George Sanders. Dans Sept ans de réflexion, une bouche de métro soulève sa robe blanche, sur un trottoir de Lexington Avenue. Elle est la Lorelei Lee des Hommes préfèrent les blondes, la délicieuse Sugar Kane de Certains l’aiment chaud, la chanteuse Cherie de Bus Stop. Dans Comment épouser un millionnaire, elle est l’intrigante Pola Debevoise.

Dans la vie, quand elle ne voulait pas qu’on la reconnaisse, elle utilisait le pseudonyme de Zelda Zonk. Le choix du prénom n’est pas indifférent. C’est celui de l’épouse de Fitzgerald. Côté touche de désastre, Marilyn n’avait rien à apprendre.Elle avait un secret et elle ignorait lequel. Le public l’adorait. Certains de ses pairs la méprisaient. Tony Curtis assurait que «l’embrasser, c’est comme donner un baiser à Hitler». Laurence Olivier la prenait de haut. «Il me lançait de sales regards, même quand il souriait. On aurait cru qu’il venait de renifler un tas de poissons morts.» «Tout ce qu’on vous demande, Marilyn, ma chère, c’est d’être sexy», lâchait-il en se pinçant le nez sur le plateau du Prince et la Danseuse. Elle qui rêvait de jouer Les Frères Karamazov

La discipline des studios l’incommodait. Elle ruait dans les brancards. Lorsqu’elle se plaignait à Lee Strasberg de son incapacité à être à l’heure, le fondateur de l’Actors Studio lui répondit: «Eh bien, soyez en avance.» Avec elle, les prises étaient innombrables. Billy Wilder s’arrachait les cheveux, mais il était bien obligé d’avouer que le résultat valait la peine.

Hollywood a des relents faisandés. «C’est un endroit où on peut vous offrir 1 000 dollars pour un baiser et 50 cents contre votre âme. Je parle en connaissance de cause, j’ai souvent refusé le premier marché et sollicité le second.» Ses caprices sont légion, noyés dans des flots de gin et de Dom Pérignon, accompagnés de poignées de barbituriques, de coups de fil nocturnes, de rimmel qui coule, de promesses non tenues. Elle glousse, se dandine, masque son léger bégaiement, aimerait que ses seins ne constituent pas son principal atout. Elle savait comment marcher. Ses hanches ondulaient. L’effet était palpable, immédiat. Et cette façon de garder les lèvres perpétuellement entrouvertes.

Son coach, l’insupportable Paula Strasberg – la Méthode, la fameuse méthode, où vous devez laisser vos pires souvenirs s’emparer de vous pour la moindre scène – ne la quitte pas d’une semelle.Cette fille-là devait être irrésistible, exténuante, incontrôlable. Elle a eu plusieurs existences, des identités multiples. Elle a été présentée à la reine Elisabeth, a serré la main de Khrouchtchev, couché avec John Kennedy.

Au début des années 1950.
Au début des années 1950. Crédits photo : Earl Theisen/Getty Images

Truman Capote, avec qui elle dansait le mambo dans les boîtes new-yorkaises, voulait qu’elle incarne la Holly Golightly de Petit déjeuner chez Tiffany. Elle convoita le rôle d’Elizabeth Taylor dans Cléopâtre, postula pour celui de Baby Doll. Verdict: trop âgée. Elle créa sa propre société de production avec le photographe Milton Greene, s’installa sur la côte Est («Si je ferme les yeux et que je pense à LA, tout ce que je vois, c’est une énorme varice»). Elle n’avait pas un sou sur elle («Je me fiche de l’argent. Je veux simplement être merveilleuse»).

Feuilles d’herbe était son livre de chevet. Elle déjeunait chez Carson McCullers avec Karen Blixen, lisait Ulysse dans des jardins publics. Elle fut un idéal gibier de psychanalyse. Le docteur Ralph Greenson en profita. Son mariage avec Joe DiMaggio dura neuf mois. Les champions de base-ball ne raffolent pas qu’on leur casse les oreilles avec Freud ou Joyce. Par amour pour Arthur Miller, elle se convertit au judaïsme.

Sa véritable religion était elle-même. «Tout ce que je veux, c’est mourir», écrit-elle quelque part. Le désordre qui régnait dans sa tête égalait celui qu’on remarquait sur sa table de nuit ou sur la banquette arrière de sa voiture. Sa beauté l’encombrait. «Je peux obliger mon visage à faire tout ce que je veux, exactement comme vous pouvez prendre une toile blanche et y peindre un tableau.» Ses vingt-huit films constituent un autoportrait. Elle a gratté son ukulélé dans un wagon bondé, sauvé des mustangs dans le désert du Nevada, s’est endormie dans un autocar, trémoussée pour obtenir des diamants. Elle a souhaité un lascif «Happy birthday, Mister President» à JFK, lors d’une soirée au Madison Square Garden. La robe transparente qu’elle portait a été vendue aux enchères. Le motel de Niagara a été rasé. À la place, on a édifié un centre commercial.

Et puis il y a la nuit du 4 au 5 août 1962. Personne n’aura jamais la vérité. Banal mélange de Nembutal et de laxatif? Assassinat déguisé? Faux suicide? Les hypothèses se sont accumulées. Le FBI l’avait mise sur écoute. Robert Kennedy l’avait appelée. Elle avait eu aussi Peter Lawford, beau-frère et fournisseur de filles attitré. La police ne fut pas prévenue tout de suite. Que s’était-il passé au juste, le week-end précédent, au Cal Neva Lodge du lac Tahoe, rendez-vous favori des pontes de la mafia? Marilyn en était revenue hagarde, droguée, murée dans son silence. Ces questions restent sans réponse.

À son enterrement, DiMaggio refusa que Sinatra soit présent. Over The Rainbow, la chanson du Magicien d’Oz, s’éleva sous la voûte de la chapelle. Vingt-quatre personnes avaient été invitées, pas une de plus. Pendant vingt ans, trois fois par semaine, DiMaggio viendra fleurir sa tombe de trois roses rouges. «La gravité finit toujours par nous rattraper», avait dit Marilyn un jour. Sa mère lui a survécu. Le père qu’elle n’avait pas connu est mort bien après elle. Dans son portefeuille, on trouva une photo de sa fille. Sur le tirage, était-ce Norma Jean ou Marilyn Monroe?

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